
Dans son livre L’Homme neuronal, Jean-Pierre Changeux expliquait que si nul d’entre nous ne « sent » la présence physique du cerveau au sein de son propre corps, c’est dû à l’absence de terminaisons sensorielles dans le cortex cérébral, alors qu’elles abondent partout ailleurs dans l’organisme. Nul d’entre nous ne sent ses neurones s’exciter lorsqu’il entame un calcul, ni ses réseaux cérébraux s’activer lorsqu’il éprouve une émotion. Et s’il est vrai que l’on peut se faire des nœuds au cerveau, ceux-ci seront toujours indolores.
Il expliquait aussi que nous ne sommes pas les passifs observateurs d’un monde qui se confondrait avec la perception que nous en avons : notre cerveau construit en partie la façon qu’a ce monde de nous apparaître, ainsi que les idées que nous nous faisons à son propos.
Exemple. En plein jour, le monde nous apparaît coloré et net. Nous en déduisons, comme une parfaite évidence, que nos yeux voient les couleurs et les détails des choses autour de nous, dans toutes les directions auxquelles ils ont accès. Or, c’est faux. On le sait aujourd’hui, ils ne perçoivent les couleurs et la précision des formes que droit devant eux, à l’intérieur d’une petite zone ayant la taille angulaire d’une pièce de monnaie tenue à bout de bras. Tout le reste, pour nos yeux livrés à eux-mêmes, est flou, et en noir et blanc. Ils ne voient pas ce que nous croyons qu’ils voient. D’où provient cet écart ? De ce que notre cerveau (le « cortex visuel ») effectue à leur place une grosse partie du travail : à partir des informations très parcellaires qu’il reçoit de la part des cônes et des bâtonnets, il reconstitue en continu et très rapidement, à coups de traitements sophistiqués, une image globalement nette et colorée de ce qui est autour de nous, dans toutes les directions accessibles à notre regard. Image que nous assimilons ingénument à ce que nos yeux voient directement et par eux-mêmes.
En somme, notre cerveau, acolyte discret œuvrant à notre insu entre le monde et ce que nous considérons être notre « moi », augmente les performances de nos yeux. Grâce à des sortes d’algorithmes de son cru, il outrepasse leurs limitations physiques et perfectionne notre regard.
Question : où s’arrête ce travail diligent ? Le cerveau se contente-t-il de pallier les insuffisances de nos organes sensoriels ? Les pallie-t-il toutes ? Se peut-il que, parfois, il s’égare ? Ou bien qu’il en fasse trop, ou pas assez ?