Modèle BioPsychoSocial limité? en route vers l’approche enactive : Embodied Cognition

First published Fri Jun 25, 2021

« La cognition incarnée (embodied cognition) est un vaste programme de recherche qui se nourrit des travaux menés en psychologie, en neurosciences, en éthologie, en philosophie, en linguistique, en robotique et en intelligence artificielle, tout en les inspirant en retour. Si les sciences cognitives classiques englobent elles aussi ces disciplines, elles trouvent leur unité dans une conception de l’esprit indissociable du computationnalisme : les processus mentaux sont des processus computationnels ; le cerveau, en tant qu’ordinateur, est le siège de la cognition. À l’inverse, la cognition incarnée rejette ou reformule — selon les auteurs et à des degrés divers — les engagements computationnels des sciences cognitives, en soulignant l’importance du corps physique de l’agent dans les capacités cognitives. Ce qui réunit les chercheurs de ce courant, c’est l’idée que le corps, ou les interactions du corps avec l’environnement, constitue la cognition ou y contribue, et ce d’une manière qui exige un nouveau cadre pour l’étudier. Les processus mentaux ne sont pas, ou pas seulement, des processus computationnels. Le cerveau n’est pas un ordinateur, ou bien il n’est pas le siège de la cognition. »

https://plato.stanford.edu/entries/embodied-cognition

La cognition incarnée : guide de travail à l’usage des cliniciens

Ce que le programme de recherche affirme réellement, ce que les données soutiennent, et ce que cela change dans un cabinet.

(document réalisé avec l’aide de l’IA)


1. Pourquoi cette question a sa place dans une salle de soin

La plupart des cliniciens admettent déjà, dans un sens vague, que le corps compte pour l’esprit. La question intéressante est plus précise que cela, et elle a des conséquences. Le corps se contente-t-il d’alimenter la cognition — en fournissant des entrées sensorielles d’un côté et en exécutant des commandes motrices de l’autre — ou fait-il partie de la pensée elle-même ?

La réponse orthodoxe, dominante en sciences cognitives depuis le milieu du XXᵉ siècle, est la première. L’esprit y est un système de traitement de l’information : les stimuli sont transduits en représentations internes, des règles opèrent sur ces représentations, et le comportement sort à l’autre bout. Le cerveau est le lieu de la cognition ; le corps est un équipement périphérique. Ce n’est pas une caricature. Cette image sous-tend une science abondante et féconde, et elle sous-tend discrètement une bonne part du raisonnement clinique — notamment l’habitude de traiter la douleur d’un patient comme la lecture d’un signal parvenu d’un tissu.

La cognition incarnée (embodied cognition) désigne la famille de programmes de recherche qui rejettent ou révisent substantiellement cette image. Ce n’est pas une théorie unique et elle n’a pas de manifeste. Ce que ses membres partagent, c’est la conviction que la morphologie du corps d’un agent, et le commerce permanent de cet agent avec son environnement, ne sont pas accessoires à la cognition mais en partie constitutifs d’elle — et que les sciences cognitives ont donc besoin d’autres concepts et d’autres méthodes.

Pour qui travaille avec des corps qui bougent, qui souffrent et qui appréhendent, ce n’est pas une querelle académique. Cela touche directement à ce que nous croyons traiter.


2. Quatre sources de l’idée

Le programme a quatre ascendances assez distinctes, et savoir de laquelle descend un auteur donné explique l’essentiel de ses désaccords avec les autres.

La phénoménologie. Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception (1945), soutient que le corps vécu n’est pas un objet que je possède mais le point de vue depuis lequel quoi que ce soit m’apparaît. Sa notion de schéma corporel — organisation préréflexive et opératoire de la posture et du mouvement possible, distincte de l’image consciente du corps — reste l’un des concepts les plus directement utilisables de toute cette littérature. C’est Shaun Gallagher (2005) qui en a donné la formulation la plus rigoureuse.

La psychologie écologique. James Gibson (1979) nie que la perception commence par des données rétiniennes appauvries appelant une réparation inférentielle. Un organisme qui se déplace dans un environnement structuré rencontre, dans le flux optique, des invariants qui spécifient directement la disposition des surfaces. Ajoutez son concept d’affordance — l’environnement perçu en termes de ce qu’il permet à ce corps de faire — et vous obtenez une théorie où percevoir et agir ne sont pas deux étapes mais un seul processus.

La robotique et les systèmes dynamiques. Rodney Brooks (1991) a construit des robots qui naviguaient dans des pièces encombrées sans aucun modèle interne du monde, en reliant les capteurs à peu près directement à des couches génératrices de comportement. Sa formule : un robot peut utiliser « the world as its own model » — le monde comme son propre modèle. En parallèle, Thelen, Kelso, van Gelder et d’autres ont soutenu que les équations différentielles de la théorie des systèmes dynamiques décrivent mieux les phénomènes cognitifs que la manipulation de symboles, parce que cerveau, corps et environnement changent continûment et réciproquement plutôt que par pas discrets gouvernés par des règles.

La biologie et l’énaction. L’inscription corporelle de l’esprit de Varela, Thompson et Rosch (1991) ancre la cognition dans l’activité d’auto-maintien des systèmes vivants. Dans cette lecture, un esprit ne reçoit pas un monde pré-donné : il fait émerger un monde de significations par son propre couplage sensorimoteur et métabolique. Thompson (2007) a développé cette position en détail.


3. Une échelle de prétentions, de la plus modeste à la plus radicale

La confusion, dans cette littérature, vient presque toujours de ce qu’on traite ces thèses comme une seule. Elles sont quatre, et elles ne sont pas également étayées. En montant l’échelle, chaque barreau coûte plus cher et rapporte davantage.

Premier barreau : le corps et le monde comme ressources cognitives. Le travail cognitif peut être délesté sur l’extérieur. Des enfants réussissent mieux à diviser des fractions lorsqu’ils peuvent manipuler les parts plutôt que seulement les regarder ; la navigation d’un navire est distribuée entre un équipage et ses instruments ; une étagère rangée effectue une partie de votre recherche à votre place. On parle de cognition ancrée (embedded). C’est quasiment incontesté, et c’est aussi la thèse la plus faible : rien ici n’oblige à réviser l’image computationnelle.

Deuxième barreau : la spécificité corporelle des concepts. Le contenu de nos concepts porte l’empreinte du corps particulier que nous avons. Lakoff et Johnson (1980) l’argumentent depuis la métaphore : les concepts abstraits sont échafaudés sur des concepts de base (haut, devant, pousser) issus de la possession d’un corps dressé, orienté vers l’avant et préhenseur. Barsalou (1999) l’argumente depuis la psychologie : les concepts sont modaux, réactivant les états perceptifs et moteurs engagés lors des rencontres antérieures, plutôt que des symboles amodaux dont le lien au contenu serait arbitraire.

Troisième barreau : la constitution. Le corps, et parfois des portions de l’environnement, ne sont pas seulement des causes de la cognition mais des constituants du système cognitif. Clark et Chalmers (1998) l’établissent par leur principe de parité : si un processus extérieur joue le rôle fonctionnel que nous appellerions sans hésiter cognitif s’il se déroulait dans le crâne, alors il est cognitif. Leur Otto, qui consulte un carnet là où Inga consulte son hippocampe, est l’expérience de pensée la plus discutée du domaine.

Quatrième barreau : le remplacement. Représentation, symbole et inférence doivent être abandonnés plutôt que déplacés. L’énactivisme radical (Hutto et Myin 2013) et la science cognitive incarnée radicale (Chemero 2009) suivent cette voie, en cherchant des explications de la cognition sans aucun contenu.

Un lecteur qui accepte le premier barreau n’a presque rien concédé. Un lecteur qui accepte le quatrième a changé de science.


4. Le vocabulaire des « 4E », en bref

Quatre adjectifs circulent, souvent de façon interchangeable et généralement à tort.

  • Incarnée (embodied) — la cognition dépend du corps physique spécifique de l’agent.
  • Ancrée (embedded) — la cognition exploite un environnement physique et social structuré pour réduire sa propre charge.
  • Étendue (extended) — certaines parties de cet environnement sont littéralement des constituants du système cognitif.
  • Énactive (enactive) — la cognition émerge de l’activité sensorimotrice et fait advenir un monde de significations plutôt que de représenter un monde pré-donné.

Ce ne sont pas des synonymes, et les différences sont exactement les barreaux de l’échelle ci-dessus. « Incarnée » sert fréquemment de terme générique pour les quatre ; l’usage est assez installé pour être inoffensif, à condition de savoir le déplier quand on vous le demande.


5. Ce que les données soutiennent, et où elles sont fragiles

Le dossier empirique repose largement sur des démonstrations d’engagement des systèmes sensorimoteurs durant des tâches cognitives apparemment abstraites. Tucker et Ellis (1998) montrent que juger si un objet est à l’endroit est plus rapide lorsque la main qui répond correspond à l’orientation horizontale de l’objet, alors même que cette orientation était sans pertinence pour la tâche. Glenberg et Kaschak (2002) montrent que juger une phrase évoquant un mouvement vers soi est plus rapide quand la réponse exige un mouvement vers soi. Lire un verbe d’action active les aires motrices correspondantes.

Trois réserves sont dues à quiconque entend enseigner ce matériel.

Le problème concept / conception. Que penser à une casserole active la circuiterie de la préhension n’établit pas que la préhension fasse partie de la signification de « casserole ». Cela peut relever de notre conception des casseroles — les traits typiques associés — et non du concept. Mahon et Caramazza (2008) soutiennent que le traitement linguistique se propage simplement en cascade vers les aires motrices associées, ce qui produirait les mêmes données sans appuyer l’interprétation incarnée.

L’objection couplage-constitution. Adams et Aizawa (2008) et Rupert (2004) posent la question la plus dure du domaine : du fait qu’un processus soit causalement couplé à la cognition, il ne suit rien quant à son appartenance à la cognition. Une boule de bowling en rotation est couplée à la piste sans s’étendre dans la piste. Les défenseurs de la constitution ont des réponses, mais la charge de la preuve est réelle, et sa levée dépend d’une théorie de la représentation que personne n’a stabilisée.

La réplication. Plusieurs des effets d’incarnation les plus cités, en particulier en cognition sociale et morale, se répliquent mal. Le résultat liant propreté et jugement moral en est la victime la plus connue (Johnson, Cheung et Donnellan 2014). Ce n’est pas une raison de jeter le programme — la crise de la réplicabilité touche la majeure partie de la psychologie — mais c’est une raison de citer la littérature sensorimotrice et clinique plutôt que les études d’amorçage social les plus spectaculaires.


6. Le tournant prédictif, qui brouille la dichotomie

Un développement postérieur à 2013 environ mérite d’être signalé, car il défait l’opposition commode entre approches incarnées et approches computationnelles.

Selon les modèles de traitement prédictif (Clark 2013, parmi d’autres), le cerveau engendre continûment des attentes sur ses entrées sensorielles et se met à jour sur l’écart. C’est sans ambiguïté computationnel : il y a des modèles, des a priori, de l’inférence. Mais c’est aussi profondément incarné : la précision des a priori dépend de l’état corporel, et l’action est l’une des deux manières de réduire l’erreur de prédiction, en déplaçant le corps pour que le monde se conforme à l’attente. Clark lui-même, architecte de la cognition étendue, en est devenu l’un des principaux promoteurs.

La leçon est que « le cerveau n’est pas un ordinateur » est peut-être le moins durable des slogans du champ. Ce qui a mieux survécu est la thèse plus étroite et plus défendable : quoi que calcule le cerveau, il le calcule pour un corps, avec un corps, et les particularités de ce corps entrent dans le calcul.


7. Ce qui en découle pour les thérapies manuelles

La douleur. La neuromatrice de Melzack (2001) avait déjà rompu avec le modèle de la transmission : la douleur est une sortie produite par un système neural largement distribué, non un message reçu depuis un tissu. La cognition incarnée fournit le cadre philosophique de ce déplacement et le prolonge. La douleur se lit mieux comme un jugement évaluatif et protecteur portant sur la situation du corps que comme une mesure de son atteinte — un jugement qui intègre la posture, le contexte, l’attente et ce que la personne estime être en jeu. Büchel et ses collègues (2014) modélisent l’analgésie placebo exactement en ces termes.

La kinésiophobie. Le modèle peur-évitement (Vlaeyen et Linton 2000) est habituellement enseigné sur un registre cognitif, comme un cycle de croyances. Le schéma corporel de Merleau-Ponty en propose une description différente et sans doute plus juste : ce qui se contracte chez un patient apeuré, c’est le champ du « je peux ». Le mouvement n’est pas interdit par une croyance ; il a cessé de se présenter comme disponible. C’est pourquoi raisonner avec un patient sur l’innocuité de la flexion échoue si souvent à restaurer la flexion, et pourquoi l’exposition graduée y parvient si souvent. La cible n’est pas une proposition.

La rencontre elle-même. Les phénoménologues parlent d’intercorporéité : avant que l’un ou l’autre ait interprété quoi que ce soit, deux corps sont déjà accordés — le tonus, le souffle, le retrait, l’instant où une main est acceptée ou refusée. Gallagher, Fuchs (2018) et d’autres soutiennent que cette compréhension corporelle directe, et non l’inférence sur des états mentaux cachés, constitue la base ordinaire de la compréhension d’autrui. La palpation est un cas particulier d’une capacité générale.

Ce qui n’en découle pas. C’est ici que le champ est le plus souvent dévoyé dans les milieux de thérapie manuelle. La cognition incarnée n’autorise pas à affirmer que les tissus stockent des souvenirs, que le fascia pense, ou que des événements émotionnels se déposent dans des structures précises et peuvent être libérés par une pression. Rien de tout cela ne découle de ce qui précède, et aucun auteur sérieux du programme ne le soutient. Affirmer que la cognition est en partie constituée par l’activité corporelle n’est pas affirmer que des parties du corps sont de petits esprits. Confondre les deux discrédite une idée réellement importante en l’associant à une autre qui n’a aucun appui.


8. L’enseigner honnêtement

La force pédagogique de ce programme fait aussi son danger : il valide une intuition que les cliniciens entretiennent déjà, ce qui le rend facile à survendre. Trois habitudes le maintiennent rigoureux.

Distinguer explicitement les barreaux, et dire quel barreau atteint réellement telle donnée. Préférer la littérature sensorimotrice et clinique à la littérature d’amorçage social. Et présenter les objections — couplage-constitution, concept contre conception — comme vives plutôt que comme réglées, car elles le sont. Un étudiant qui repart en sachant que la cognition incarnée est un programme de recherche contesté, avec des problèmes ouverts difficiles, a appris quelque chose de plus utile que celui qui repart avec un slogan.


Pour aller plus loin

Sources primaires et fondatrices

  • Gibson, J. J. (1979). The Ecological Approach to Visual Perception. Houghton Mifflin. [Trad. fr. Approche écologique de la perception visuelle, Éditions Dehors, 2014.]
  • Merleau-Ponty, M. (1945). Phénoménologie de la perception. Gallimard.
  • Varela, F., Thompson, E., & Rosch, E. (1991). The Embodied Mind. MIT Press. [Trad. fr. L’inscription corporelle de l’esprit, Seuil, 1993.]
  • Lakoff, G., & Johnson, M. (1980). Metaphors We Live By. University of Chicago Press. [Trad. fr. Les métaphores dans la vie quotidienne, Éditions de Minuit, 1985.]
  • Brooks, R. A. (1991). Intelligence without representation. Artificial Intelligence, 47(1-3), 139-159.
  • Clark, A., & Chalmers, D. (1998). The extended mind. Analysis, 58(1), 7-19.
  • Barsalou, L. W. (1999). Perceptual symbol systems. Behavioral and Brain Sciences, 22(4), 577-660.
  • Gallagher, S. (2005). How the Body Shapes the Mind. Oxford University Press.
  • Thompson, E. (2007). Mind in Life. Harvard University Press.
  • Hutto, D. D., & Myin, E. (2013). Radicalizing Enactivism. MIT Press.
  • Fuchs, T. (2018). Ecology of the Brain. Oxford University Press.

Sources critiques

  • Adams, F., & Aizawa, K. (2008). The Bounds of Cognition. Blackwell.
  • Rupert, R. D. (2004). Challenges to the hypothesis of extended cognition. The Journal of Philosophy, 101(8), 389-428.
  • Mahon, B. Z., & Caramazza, A. (2008). A critical look at the embodied cognition hypothesis. Journal of Physiology-Paris, 102(1-3), 59-70.
  • Wilson, M. (2002). Six views of embodied cognition. Psychonomic Bulletin & Review, 9(4), 625-636.
  • Shapiro, L. (2019). Embodied Cognition (2ᵉ éd.). Routledge.

Sources expérimentales

  • Tucker, M., & Ellis, R. (1998). On the relations between seen objects and components of potential actions. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 24(3), 830-846.
  • Glenberg, A. M., & Kaschak, M. P. (2002). Grounding language in action. Psychonomic Bulletin & Review, 9(3), 558-565.
  • Johnson, D. J., Cheung, F., & Donnellan, M. B. (2014). Does cleanliness influence moral judgments? Social Psychology, 45(3), 209-215.

Sources cliniques

  • Melzack, R. (2001). Pain and the neuromatrix in the brain. Journal of Dental Education, 65(12), 1378-1382.
  • Vlaeyen, J. W. S., & Linton, S. J. (2000). Fear-avoidance and its consequences in chronic musculoskeletal pain: a state of the art. Pain, 85(3), 317-332.
  • Moseley, G. L., & Butler, D. S. (2015). Fifteen years of explaining pain: the past, present, and future. The Journal of Pain, 16(9), 807-813.
  • Büchel, C., Geuter, S., Sprenger, C., & Eippert, F. (2014). Placebo analgesia: a predictive coding perspective. Neuron, 81(6), 1223-1239.

Synthèse encyclopédique

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